Inondation de la ville :


… - Ma main à couper que tu as envie d'aller voir en ville ce qu'il se passe ! On nage ou on prend une barque ? demanda ironiquement Hadrien qui commençait à adopter l’humour de la jeune fille.
Sous la porte d'entrée, une flaque d'eau s'immisçait sournoisement.
- Si j'ai le choix, je préfère une barque ! Nous ne sommes qu'en mai et l'eau est encore un peu froide pour moi ! répliqua dans un éclat de rire Camille.
Ils jetèrent un œil à l'extérieur. Il n'y avait pas loin de cinquante centimètres d'eau. Résignés, ils traversèrent la cour et grimpèrent par dessus le mur d'enceinte donnant sur la rue des Teinturiers. La Sorgue débordait allègrement et la passerelle disparaissait sous l'eau. La rue, d'ordinaire surpeuplée d'ouvriers travaillant aux manufactures de soies, était vide. Une barque passa. Hadrien reconnut Monsieur Pernod, l'industriel du Pastis et de l'Absinthe.


A leur grande surprise, celui-ci les vit :
- Jeunes gens, puis-je vous déposer quelque part ?
- Attends : j'hallucine ou il nous voit ?
- C'est sans doute le fait de l'horloge … Volontiers, monsieur Pernod. Merci de votre obligeance.
Ils glissèrent le long du mur et se hissèrent dans la barque.
La ville était sombre et triste. L'eau s'était insinuée partout. Pas une maison, pas un commerce qui ne soient pas envahi. Inlassablement et inutilement les gens écopaient l'eau et la rejetaient à la rue. Inexorablement, elle revenait.
Monsieur Pernod, imperturbable, voulut les rassurer :
- Mes enfants, ne soyez pas inquiets, je vous amène avec moi à la préfecture pour avoir des nouvelles. Enfin, si nous pouvons passer. On m'a dit que des chevaux et des barriques de garance avaient été emportés dans le haut de la ville. Le préfet fait fermer et obstruer toutes les portes de la ville.
- Mais avec quoi ? demanda Camille.
- C'est la troupe qui confectionne des sacs de terre et qui s'aide des créneaux d'une tour que le préfet a fait démolir pour boucher l'entrée des Barillons.


Dans leur périple, ils croisèrent des rues étroites et sordides telles que la rue Brouette, si étroite qu'effectivement seule une brouette pouvait se frayer un chemin. La rue était faite d'un fouillis de maisonnettes sans air, humides et obscures dans la plupart desquelles le rez-de-chaussée était destiné à recevoir en dépôt les balayures de la rue. Par un jour pareil, elles s'en donnaient à cœur joie et vomissaient tous les immondices possibles et imaginables !
- Quel désastre ! Encore une inondation, se désespéra Hadrien. Ma grand-mère m'a raconté celle de mille huit cent quarante : l'archevêque d'Avignon avait à cette occasion déploré l'irréligion, l'incrédulité des avignonnais et leurs vices qui faisaient d'horribles ravages. Cette année encore, nous avons dû provoquer les courroux du ciel et Dieu nous châtie pour cela.
- Quels bons prétextes pour vous faire la morale ! Et vous y croyez ?


Ils croisèrent les pontonniers qui ne cessaient de sillonner en bateaux les rues et les boulevards transportant les uns, ramenant les autres, apportant des provisions de la première urgence aux inondés. Monsieur Pernod les interpella :
- Bonjour mes braves ! Que distribuez-vous ?
- Du pain monsieur, le préfet des Bouches-du-Rhône nous en a envoyé plus de dix mille kilogrammes. Un grand nombre de fours à pains sont noyés. Soyez prudent, il y a plus de quatre mètres d'eau place de l'hôtel de ville.
La préfecture était sens dessus dessous. Le préfet sortit pourtant un instant saluer monsieur Pernod.
- Ah Pernod, vous voilà ! Je ne sais plus où donner de la tête ! Et l'empereur qui arrive demain par le chemin de fer ! Il vient se rendre compte de l'étendue du désastre.
- Où allons-nous le loger ?
- Nous n'aurons pas ce souci, il pense dormir en Arles ou à Marseille. Une barque l’attendra à la gare et le déposera sur le parvis de Saint Agricol. Il sera ensuite reçu à la mairie et passera en revue la troupe sur la place de l'Horloge. D'après Pamard, il a prévu de laisser sur sa cassette personnelle cinquante mille francs pour secourir les sinistrés.
- Il ne nous reste plus qu'à attendre la décrue ! J'ai mis tous mes ouvriers au chômage, les machines sont inondées. Financièrement, c'est une catastrophe !
- Et pour couronner le tout, dit en riant le préfet, une dépêche venant de Vienne annonce qu'un crocodile s'est échappé d'une ménagerie et vogue actuellement dans le fleuve !

Suite - extraits -

Extraits 4 : "Un lycée d'enfer"